18 avril 2010

Les fondamentaux de la défense

Il n'est jamais agréable d'être accusé de « dire n'importe quoi », mais il n'est pas grave de l'être sur la base de propos tronqués et mal interprétés. C'est la situation devant laquelle je me trouve : Philippe Barraud, sur www.commentaires.com, a en effet proprement éreinté une brève colonne publiée par le soussigné dans l'édition d'hier de 24 Heures, à la demande de son rédacteur en chef, sur le thème de la politique de sécurité. Ce texte était cependant une version élaguée et mise à jour d'un article bien plus long écrit pour la Revue Militaire Suisse, et posant quelques fondamentaux en matière de politique de sécurité et donc de défense. Il n'est pas disponible en ligne, à la différence de l'original dans la RMS, mais voici les passages incriminés :

« Il faut le constater: l'Etat-nation helvétique comme entité clairement délimitée, reposant sur une large unité à la fois géographique, populaire et décisionnelle, disparaît peu à peu. La Suisse du XXIe siècle a de moins en moins à voir avec les 41 285 km² de son territoire dit national. Se concentrer sur celui-ci est aussi logique qu'évaluer une partie d'échecs à l'aune d'une fraction de l'échiquier.
Un Etat moderne comme le nôtre se transforme et voit son existence s'inscrire toujours plus dans des espaces inédits, éloignés des montagnes et des lacs qui pourtant l'incarnent. Pour en tracer les frontières et les reliefs véritables, il nous faut des cartes nouvelles, décrivant le terrain sémantique et l'espace cybernétique, les transversales financières et les nœuds énergétiques, les terrains-clefs identitaires, les vulnérabilités juridiques, ou encore les points d'appui diplomatiques. »

Le commentaire de Philippe Barraud ne fait pas dans la dentelle :

« Ces propos sont effarants. On est entre le délire psychédélique et le pacifisme sans frontières - sans oublier une furieuse contradiction: puisque, nous dit M. Monnerat, la Suisse n'existe plus (Ben Vautier est dépassé !), à quoi bon réfléchir aux missions de son armée, ou mieux, à quoi bon une armée, à quoi bon une Confédération, puisqu'on va se fusionner dans le Grand Tout? »

Il va de soi que cette interprétation de mes propos ne correspond en rien à mes réflexions. Accoutumé par nécessité à redresser les torts, et critique hautement estimé des errements de notre classe politique comme médiatique, Philippe Barraud aura sans doute péché par précipitation en associant immédiatement mes réflexions au credo des globalistes militants, pour lesquels la Suisse et ses valeurs traditionnelles sont un frein vers l'accomplissement de l'Histoire.

Il suffit de lire l'article de la RMS pour voir quels sont, à mon sens, les fondamentaux en matière de défense :

  • La mission fondamentale de l'armée - défendre le pays et sa population - ne change pas, et il n'y a pas de défense valable si celle-ci n'est pas indépendante.
  • La défense du pays ne peut se limiter à la défense du territoire national, elle doit prendre en compte tous les intérêts stratégiques de la Suisse.
  • La définition de ces intérêts, aujourd'hui et demain, doit être posée avant d'élaborer une politique de sécurité ou un plan directeur de l'armée.
  • L'armée, en tant que composante coercitive de cette politique, doit être orientée face aux menaces stratégiques, et non devenir une supplétive des forces civiles.

Voici pour préciser certains aspects. Du reste, on ne peut que suivre à 100% Philippe Barraud lorsqu'il affirme que, entre États, c'est « chacun pour soi » : l'histoire est là pour démontrer la constance de cette vérité. Il n'y a donc pas lieu de voir dans la brève colonne publiée dans 24 Heures une autre perspective.

Posté par Ludovic Monnerat à 21:31

7 avril 2010

Les bavures de la presse en Irak

Les médias se sont faits l'écho hier et ce matin d'une vidéo diffusée sur Internet et montrant l'enregistrement - avec ajout de sous-titres - d'une caméra et de conversations radio à bord d'un hélicoptère de combat des forces armées américaines lors d'une mission menée au-dessus de Bagdad. Ce document est un peu réchauffé, puisque les faits datent de 2007 ; il n'est en est pas moins présenté dans la presse comme une bavure de l'armée américaine en Irak, et le fait que deux journalistes de l'agence Reuters aient été victimes - parmi d'autres - du feu déclenché par l'hélicoptère américain renforce le ton accusateur employé de manière générale, et donc le témoignage à charge qui est fait à propos de la séquence vidéo.

Malheureusement, comme c'est souvent le cas, une démarche pareillement unilatérale aboutit à une vision tronquée, et donc déformée, de la réalité, ce qui biaise gravement les jugements qui en sont tirés. Ceci est du reste souligné par le site Web diffusant la vidéo, lequel présente les actes des militaires américains comme un « meurtre indiscriminé », et par l'angle retenu dans la plupart des médias, qui parlent à répétition de « civils non armés ». Une analyse plus lucide de cet enregistrement montre ainsi que les accusateurs des troupes impliquées commettent au moins trois erreurs caractérisées, dont l'une représente incontestablement une bavure déjà relevée à maintes reprises.

Premièrement, il manque de nombreux éléments contextuels pour apprécier et juger le comportement des forces armées américaines dans ce cas de figure, et les images comme les communications radio - avec des indicatifs codés - ne fournissent somme toute que peu d'éléments. Quelles troupes étaient concrètement engagées, au sol et dans les airs, et avec quelle mission ? A quelle distance les troupes se trouvaient-elles de leur cible, que ce soit les éléments mécanisés ou l'hélicoptère de combat ? Quelles étaient les activités des troupes avant l'incident, respectivement leurs contacts éventuels avec l'adversaire ? Quelle était la chaîne de commandement, et quel processus était utilisé pour autoriser l'ouverture du feu ? Ce dernier visait-il uniquement à éviter un cas de « friendly fire », ou aboutissait-il à une procédure impliquant un commandant tactique responsable, au besoin assisté d'un juriste ? Sans réponse à ces questions, il est impossible et déraisonnable de porter un jugement crédible - à moins naturellement de se limiter à l'accusation, ce qui semble être le cas.

Deuxièmement, le comportement de l'équipage de l'hélicoptère semble effectivement coller à des règles d'engagement appropriées. Contrairement à l'affirmation de « civils non armés », on voit effectivement des armes sur la vidéo (voir en particulier le groupe à 02:05 sur la vidéo complète, où l'on peut clairement identifier un lance-roquette antichar et un fusil d'assaut), même si les outils de travail des journalistes situés plus avant ont également, de toute évidence, été pris pour des armes. De plus, l'équipage de l'hélicoptère a conditionné sa demande d'ouverture du feu au constat de la présence d'armes potentiellement dangereuses pour les propres troupes, et n'a jamais ouvert le feu sans une autorisation clairement donnée. Enfin, lors de la destruction du véhicule arrivant pour évacuer les blessés, aucun signe de reddition ou indiquant la présence de non combattants (bras levés, symbole sanitaire, etc.) n'a été donné par les cibles, aboutissant ayant à la conviction que l'on tentait de soustraire les corps et les armes d'adversaires.

Troisièmement, on se perd en conjectures sur la présence de journalistes au sein d'un groupe armé sans aucun signe d'identification. Pourquoi les deux employés de Reuters ne portaient aucun signe distinctif, alors que la proximité de l'hélicoptère et la qualité de ses optiques auraient garanti leur identification? Pourquoi personne dans les médias ne s'interroge sur la présence de journalistes « embarqués » aux côtés de personnes armées nettement au-delà de l'autodéfense, et ceci au cœur d'une zone de combat ? Quelle était la mission exacte de ces deux reporters, et pourquoi ces hommes armés se comportaient-ils comme des combattants, au point que l'équipage de l'hélicoptère a pensé qu'ils ouvraient le feu sur les troupes américaines au sol ? Comment se fait-il que ce dérapage éthique, que ce genre de bavure ne soient pas signalés et dénoncés au sein des médias, alors même qu'il met directement en danger la vie des journalistes ?

Bien entendu, ces erreurs gênantes ne sauraient exonérer les troupes américaines. Si l'ouverture du feu dans un tel cas de figure et le processus décisionnel en général semblent relever de l'application de règles d'engagement sensées, il n'en demeure pas moins que l'équipage de l'hélicoptère a eu pour le moins la main lourde, et que ses rafales répétées avec le canon de 30 mm embarqué paraissent clairement disproportionnées avec la menace effective, du moins tel qu'elle apparaît après coup et à la lecture attentive de l'enregistrement. Le recours abusif au feu d'appui est une caractéristique des forces armées américaines depuis de nombreuses décennies, et ce cas de figure le démontre une fois de plus. Le contexte manque pour porter un jugement fondé à propos de ce cas particulier, mais la tendance à l'exagération est évidente.

Rien de tout cela ne justifie cependant la perspective accusatrice et tronquée, voire carrément faussée et mensongère, que l'on peut lire ou entendre au sujet de cette affaire. Quant au refus des forces armées américaines de donner aux médias un tel enregistrement, il est on ne peut plus logique : de telles vidéos fournissent des indications précieuses sur les capacités, les procédures, les comportements et les limitations des unités tactiques concernées, et donc permettent de plus facilement les combattre. C'est la raison pour laquelle Reuters a pu voir de façon informelle l'enregistrement concerné en 2007, et non le diffuser de par le monde, via un compromis entre le devoir d'informer le public et la nécessité de protéger les troupes.

Posté par Ludovic Monnerat à 11:45

5 avril 2010

Les idiots utiles et fiers de l'être

Ce qu'il y a d'intéressant en prenant parfois du recul sur l'actualité internationale et les conflits en cours, pour ensuite y revenir à l'occasion d'une disponibilité individuelle soudain retrouvée, c'est que certains développement apparaissent dans une clarté nouvelle et soulignent des mouvements de fond qui interpellent. On sait que les organisations non gouvernementales actives dans le domaine des droits de l'homme - ce qui comprend aussi une partie des médias - ont amorcé dès le début des années 2000 un virage significatif en prenant parti ouvertement pour les non-États face aux États, en particulier à l'encontre d'Israël et des États-Unis ; les dérives survenues dans ce cadre, comme lors du faux « massacre » de Djénine, sont encore dans les mémoires. La coopération existant aujourd'hui entre Amnesty International et la mouvance islamiste montre l'évolution du phénomène.

L'affaire a éclaté en février dernier, lorsqu'une dirigeante d'Amnesty International, Gita Sahgal, a dénoncé l'alliance existant entre l'ONG et l'organisation islamiste Cageprisoners montée par Moazzam Begg, ancien prisonnier de Guantanamo, qu'elle qualifie de plus « célèbre supporter des Talibans de Grande-Bretagne ». Cet exemple de libre expression n'a guère plu à Amnesty International, qui a suspendu illico sa dirigeante réfractaire. Une pétition lancée en soutien à celle-ci n'a pas convaincu le sécrétaire-général d'AI, Claudio Cordone, qui a répondu en estimant que les vues de Cageprisoners sur le « dialogue avec les Talibans » et sur le « djihad en légitime défense » ne sont pas incompatibles avec les droits de l'homme. Cordone cite même l'Église catholique pour désigner un autre partenaire avec lequel des désaccords existent, sans pour autant amener à cesser toute coopération.

Les comparaisons outrageuses (jusqu'à preuve du contraire, l'Église catholique actuelle n'ambitionne pas de convertir, au fil de l'épée s'il le faut, la planète entière et étendre l'autorité temporelle du pape) ne semblent pas exceptionnelles dans cette affaire : Moazzam Begg lui-même, qui se présente comme un travailleur humanitaire injustement arrêté au Pakistan en 2002 et torturé pendant trois longues années à Guantanamo, n'hésite pas à comparer les Talibans avec l'IRA pour justifier ouvertement le dialogue avec eux (jusqu'à preuve du contraire, les indépendantistes irlandais n'ambitionnaient pas la conversion de la Reine d'Angleterre et de tout le Royaume-Uni). La rhétorique des droits de l'homme semble ne pas faire grand cas de la logique et de la proportionnalité, voire même tolérer un fossé béant entre les déclarations et les actes.

Le partenaire d'Amnesty International dans sa croisade contre Guantanamo (le mot est piquant, mais pas injustifié) est en effet un personnage qui, à travers son livre « Enemy Combatant », a allègrement passé sous silence tout ce qui pouvait nuire à son image de victime de « l'impérialisme américain », laquelle est plus que jamais la clef permettant de s'attirer le respect des activistes humanitaires, la bienveillance des médias, voire même les prébendes des États-providence. Moazzam Begg excelle dans cette activité et a construit avec Cageprisoners une plateforme de communication et de propagande remarquable. Et comme l'ennemi de mon ennemi est mon ami, ou peut s'en faut, une organisation comme Amnesty International ne peut guère résister à l'attrait d'une alliance mutuellement bénéfique, fût-ce au prix d'un grand écart entre ses principes fondateurs et ceux de ses nouveaux amis.

Dans les faits, Moazzam Begg a reconnu avoir passé du temps dans deux camps d'entraînement islamistes en Afghanistan, soutenir les combattants islamistes, avoir acheté une arme, avoir « pensé » rejoindre le djihad en Tchétchénie (nous sommes alors avant le 11 septembre 2001) et connaître des individus convaincus d'actes terroristes islamistes, même s'il conteste d'autres accusations proférées contre lui, et même s'il affirme que ses aveux écrits dans ce sens ont été extorqués par le FBI. Finalement, si Moazzam Begg avait été capturé l'arme à la main en Afghanistan comme nombre de pensionnaires de Guantanamo, il n'aurait pas pu faire la carrière subséquente qu'on lui connaît ; son arrestation au Pakistan lui permet de faire jouer pleinement le bénéfice du doute sur son rôle exact dans la mouvance djihadiste, mais pas sur son appartenance à celle-ci.

Qu'une organisation aussi dépendante de sa réputation et de son attrait éthique pour sa survie comme Amnesty International se lie à un tel individu et fasse taire les voix en interne qui mettent en doute cette alliance indique donc un changement profond de paradigme. L'ère des « idiots utiles » de la guerre froide, de ces soutiens mollassons à l'idéologie communiste comme de ses relais bien intentionnés, est bel et bien terminée ; aujourd'hui, les idiots ne sont pas seulement utiles, ils sont également fiers de l'être, et ils n'hésitent pas à afficher ouvertement leur préférence envers ceux qui parlent le langage des droits de l'homme quels que soient leurs objectifs réels, pour mieux blâmer et combattre tout Gouvernement - notamment occidental - qui n'a pas encore placé leur idéologie au centre de ses préoccupations.

La fin justifie les moyens...

Posté par Ludovic Monnerat à 12:45

14 février 2010

L'apport de la réflexion historico-stratégique de Daniel Reichel

La dix-huitième et dernière communication a été présentée par le Docteur Bernard Wicht, privat-docent à l'Université de Lausanne.

Mettre l'histoire au service de la cité : voici un souci permanent qu'eut Daniel Reichel. Non pas pour faire des emblèmes sur les murs, non pas pour se mettre en scène, mais pour promouvoir une histoire qui pose des questions critiques. Reichel n'est pas le Clausewitz des Alpes, méconnu et incompris ; pour nous, Suisses, il pose cependant des questions importantes, dont la première est : comment garantir la survie de cette construction qui s'appelle « la Suisse » ? Et ceci en mettant cette question à la lumière de l'histoire. C'est aussi la raison pour laquelle Daniel Reichel est moins percutant au-delà des frontières.

L'histoire, création continue : par cette formule, l'idée de Reichel n'était pas de réinterpréter sans cesse l'histoire, mais d'appeler l'histoire au secours d'un pays - la Suisse -, de citoyens qui, ne s'étant pas battus depuis 150 ans, ont besoin d'autant plus des leçons de l'histoire parce qu'ils ne paient pas le prix du sang. Comment se préparer lorsque nous n'avons pas la perspective du combat ? Par la lecture, la recherche et l'écriture, et si possible de thèmes qui nous déplaisent, parce que cela nous amène à nous remettre en question.

Quant à sa méthode de travail, Daniel Reichel s'est présenté comme le défenseur de la pensée militaire francophone, de manière à compenser la formation avant tout germanophone donnée en Suisse allemande. Il est pourtant très germanique dans son approche et a une volonté de saisir la substance, non seulement des peuples, mais aussi des choses - qu'est le moteur premier, qu'est-ce qui fait bouger la chose. Il utilise souvent la méthode du radiologue, afin d'aller derrière les apparences, afin d'aller au fond des choses.

Le combattant individuel est au centre des préoccupations de Reichel. Pour lui, c'est uniquement un soldat qui sait pourquoi il se bat et qui sait avoir des chances de succès. D'où l'intérêt pour la manœuvre aux petits échelons, pour la cohésion du groupe de combat. Ce dernier doit être un groupe de copains, qui se connaissent depuis longtemps, qui forment une communauté, avec un côté famille et un côté démocratique. Le meilleur exemple de cette efficacité du groupe de combat, conduisant la manœuvre des petits échelons et le combat décentralisé, sont les Stosstruppen de l'Allemagne de 1914-18.

Posté par Ludovic Monnerat à 10:44

13 février 2010

Méditer la guerre ou penser la gestion de crise - antithèse ou continuum ?

La dix-septième communication a été présentée par Alain Vuitel, chef de la Centrale nationale d'alarme (CENAL).

Notre époque, comme par le passé, demeure marquée par des potentiels militaires tout à fait importants, avec des ressources financières substantielles pour les développer et les entretenir. Nos sociétés voient néanmoins d'autres sources de déstabilisation. L'apparition d'États faillis y contribue notamment.

Le mot « guerre » existe depuis le XIe siècle et désigne globalement une lutte armée. La définition de la « crise » évoque en revanche, initialement, la phase décisive d'une maladie (le mot a donc une origine médicale). Ce terme n'est utilisé dans le contexte des relations internationales qu'à partir de 1898 (crise de Fachoda). Ces deux éléments, crise et guerre, sont des éléments définissant un moment décisif dans l'existence d'une nation ou d'une société.

Par ailleurs, une crise peut mener à une guerre, et une guerre peut mener à une crise. Mais si l'on ne s'attaque qu'aux symptômes sans aller à la racine du conflit, on ne peut résoudre celui-ci.

Enfin, le terme de « guerre » fait de moins en moins partie de notre vocabulaire - les discussions en Allemagne sur l'engagement de la Bundeswehr en Afghanistan en sont un exemple. On a parallèlement une recrudescence de l'emploi du mot « crise », comme la Suisse le constate ces derniers mois.

Finalement, pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde, le conflit armé n'est pas la première préoccupation. Celle-ci a trait d'abord à la sécurité, à la criminalité, à la santé, à l'emploi, etc. Au niveau de la société suisse, trouver l'équilibre entre tous ces différents éléments - comme y doit parvenir le prochain RAPOLSEC - est particulièrement difficile. Il en va de même pour la communauté internationale. Pour comprendre la véritable nature d'un problème, il s'agit donc d'ouvrir la perspective et de ne pas se concentrer de manière obtuse sur le problème lui-même. Il faut ouvrir la pensée.

Les grands penseurs militaires ont consacré toute leur énergie à tenter d'identifier un certain nombre de principes généraux susceptibles de guider le commandant dans le brouillard de la guerre. Mais la guerre est un duel, qui passe ensuite par l'application du choc (force humaine), puis de la manœuvre (force animale) et enfin du feu (force mécanique), ce qui aboutit à augmenter le nombre de dimensions, dont le temps reste un élément-clef. Il s'agit de protéger ses capacités propres, mais aussi de protéger sa propre population, sur le plan moral, physique, économique, politique ou encore social, ce qui aboutit à la résilience d'une société face à une crise. Le dosage entre les différents éléments évolue à travers le temps ; on tend également à diminuer les risques, ce qui sera évident avec le concept de « guerre zéro mort ».

Les combats en Afghanistan confèrent ainsi une importance considérable à la propre protection, mais aussi au feu ; on essaie en revanche d'éviter le choc. Mais cette guerre se déroule au milieu des populations, ce qui nous place dans un autre cadre que le duel de la guerre, puisqu'il s'agit de gagner la confiance de la population. Ceci provoque un dilemme : la manœuvre sécuritaire - établir l'ordre et la sécurité, avec le choc et le feu - doit être gagnée, mais aussi la manœuvre économique, ce qui implique une libre circulation des personnes, laquelle contredit la manœuvre sécuritaire. La manœuvre morale doit également être gagnée, afin de gagner cette confiance. Il y a donc une approche nécessairement double entre le duel des volontés - avec des effets létaux - et le gain de confiance - avec des effets d'entraînement.

Dans ce contexte, les forces armées ont un rôle à jouer, mais de nombreux autres organes doivent également jouer leur rôle, ce qui aboutit à un nouveau dosage entre les instruments, étant entendu que l'adversaire combattant est bien la pointe émergée d'un ensemble comprenant les appuis extérieurs, les flux financiers, le recrutement, les bases arrières, l'idéologie, etc. Il y a donc des dimensions sociétales qui doivent s'opposer.

En conclusion, il y a bien une contradiction entre le mélange choc-feu-manœuvre-protection et la gestion des crises (persuasion-opportunités-synergies-résilience), même si la liberté de manœuvre est commune aux deux approches.

Posté par Ludovic Monnerat à 15:06

Le nouveau brouillard de la guerre

La seizième communication a été présentée par le Professeur Hervé Coutau-Bégarie, directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de Défense (CID, Paris).

Le brouillard de la guerre résulte d'une incertitude fondamentale, provenant de l'absence de renseignement sur l'ennemi. On essaie d'y suppléer en collectant le renseignement, mais aussi par l'intuition - savoir ce qu'il y a de l'autre côté de la colline. Une autre source de friction à la guerre provient de la difficulté à concilier le choc, la manœuvre et le feu - puisqu'ils ont été pendant longtemps largement exclusifs les uns des autres.

La manœuvre suppose la vitesse et la mobilité ; le choc, lui, suppose la masse, la puissance - une masse qui a d'abord été conçue en termes d'effectifs humains, puisque les armements de l'époque classique étaient relativement similaires. Le feu, enfin, suppose de disposer du matériel adéquat, avec la recherche d'une portée toujours plus grande. Tout cela est très difficilement compatible, et l'armée est traditionnellement organisée en armes - chacune correspondant, selon les époques, à une modalité fondamentale. Il en résulte des différences de moyens, mais aussi d'état d'esprit.

Trouver l'équilibre entre ces éléments fonde un débat qui traverse toute l'histoire militaire. Entre 1914 et 1918, on constate ainsi l'échec de l'offensive, qui révèle l'insuffisance du choc, lequel avait été faussement assimilé au primat des forces morales. Durant toute la guerre, on va essayer de restaurer la manœuvre sans entièrement y arriver. Le tournant ne va se situer que dans l'entre-deux guerres, avec la mécanisation, qui rend possible la combinaison simultanée des trois modalités, combinaison concrétisée par le « blitzkrieg » : le choc physique et psychologique du couple blindé-avion, la manœuvre permettant une exploitation opérative, voire stratégique, d'une percée tactique, et le feu fixant et immobilisant les forces adverses.

La supériorité de la manœuvre sera progressivement mise en échec durant la Seconde Guerre mondiale par le primat du choc selon le modèle russe : le rouleau compresseur. Les fronts russes voient les troupes foncer tout droit ; elles ne peuvent du reste pas dévier, puisqu'elles se heurteraient à un autre front. A côté de ce modèle russe figure le modèle américain fondé sur le feu, comparé par le général Brune à une gigantesque entreprise de démolition, orchestrée jusqu'à ce que la résistance adverse s'effondre.

Après 1945, le sens de la manœuvre va progressivement se perdre, avec une sclérose de la pensée militaire classique, concurrencée par la pensée militaire axée sur la stratégie nucléaire et par la pensée découlant de la guerre révolutionnaire. De plus, on se focalise à cette époque sur des modèles d'armée très lourds en prévision d'une troisième guerre mondiale. Par ailleurs, la réduction de l'incertitude due aux progrès de la détection, de l'observation et de la surveillance contribuera à ce déclin.

La manœuvre va regagner en importance dans les années 1970 avec le déclin des armées de masse, mais aussi suite au traumatisme dû à la guerre du Vietnam et en raison de l'avènement des armes de précision. Ceci aboutira à la révolution des affaires militaires et à sa profusion de noms formidables. La supériorité de l'information deviendra d'ailleurs la doctrine militaire officielle des États-Unis. En espérant mettre fin à l'incertitude, on rêve d'une guerre technicienne. Ce qui ne fonctionne que si l'on trouve un adversaire assez bête pour en accepter les termes.

Mais l'homme est capable d'apprendre, notamment lorsqu'il a vu d'aucuns se faire pulvériser. La guerre du Kosovo sera la première occurrence du déclin d'un tel modèle, le camouflage et les leurres abusant le plus souvent les capteurs alliés. La guerre d'Irak, en prenant la forme de stratégies irrégulières, sera un contournement encore plus radical de ce modèle. Les combats entre Israël et le Hezbollah au Liban, en 2006, seront une autre illustration d'une mise en échec de l'approche technicienne, avec des îlots de résistance statiques et indépendants qui échappent aux conceptions d'origine américaine appliquées par l'aviation israélienne. Ce qui aboutit à recréer le brouillard de la guerre, notamment au niveau politique.

Posté par Ludovic Monnerat à 15:05